Journal de bord : Bilan de notre périple à mi-parcours

Journal de Bord de Jacques Lacronique 🙂 alias le Toubib

Jacques LacroniqueNous sommes à Ténérife, au centre des Iles Canaries où nous nous sommes réfugiés le 25 octobre  pour se mettre à l’abri d’un gros temps. Ayant déjà essuyé un gros temps la veille avec « la nuit démoniaque » dont on a à tirer certains enseignements, nous avons mis le cap sur Ténérife où nous sommes arrivés dans l’après-midi, à mi chemin de La Palma, notre but initial. Mais au matin, Captain Philou inspiré par nos tronches un peu défaites a pris la sage décision : repos de l’équipage, soins divers pour les corps et le bateau nous feront du bien. A quelques heures près, on peut considérer que nous sommes à mi-chemin et qu’il est temps de faire un premier bilan.

A l’heure de l’apéro je me décide

Jacques – Bon les gars, on a dit que c’était le moment de faire le bilan à mi-parcours de notre aventure.  On va faire un tour de table pour savoir les sentiments et ressentis de chacun, voir s’il y a lieu d’améliorer certaines choses et si c’est possible d’aller jusqu’au bout ou s’il vaut mieux, on ne sait jamais, s’arrêter là, déjà contents d’avoir fait plus de mille milles nautiques ensemble sans se bouffer le nez.

Jean, quelles sont tes impressions après l’expérience de cette nuit agitée après laquelle nous avons foncé vers Ténérife ? Tu étais vraiment épuisé hier soir ! Tu nous as presque fait peur ! Il a fallu te coucher tôt et te laisser tranquille.

Jean – Ce n’est pas tant les conditions de navigation bien qu’elles jouent un rôle. C’est surtout ce vacarme avec cette alarme VHF qui retentissait tous les ¼ d’heure et hachait mon sommeil de façon plus que désagréable. Je me suis mis d’abord en « mode survie » adaptée au gros temps et ensuite il y a eu un certain contrecoup, un « coup de mou » si vous voulez,  avec un corps qui se démobilise et qui m’incite à rentrer dans ma grotte, dans ma coquille où je préfère m’isoler pour me ressourcer. D’ailleurs, à propos d’isolement j’ai ressenti dès le départ que ma dépendance envers les autres était beaucoup plus importante, même à terre en escale car dans mon fauteuil électrique je pouvais moi-même aller et venir, changer d’orientation dans l’espace, l’assise etc. alors que là dans ce fauteuil, je suis obligé de vous solliciter dès qu’un début d’inconfort apparaît, ce qui est assez pénible même si je m’y suis habitué.

Jacques – As-tu été surpris par les conditions de navigation ; est-ce que tu t’attendais à ça ?

Jean – D’abord , ce qui est génial c’est que tout fonctionne comme prévu en terme de dispositif malgré les grosses différences par rapport à mes conditions de vie à terre : fauteuil, palan, couchette, vie à bord. Le comportement du bateau m’a surpris, cette violence, ces chocs sous la coque, ses bruits divers m’ont mis au parfum sur « le confort » de ces gros catamarans que je ne connaissais pas. On m’avait pourtant prévenu ! Quand on peut me mettre sur le pont arrière profiter du spectacle de la mer et de la marche du bateau comme tout l’après-midi avant cette nuit difficile, le plaisir est au rendez-vous, c’est le pied. En revanche, si je suis forcé de rester allongé, le plaisir disparaît, je subis plus que je ne profite. La vie en mer exige de moi plus de volonté et de nerf qu’à terre, c’est un changement total d’environnement. Les mouvements du bateau, soumis aux caprices de la mer et des vents auxquels je finis tout de même par m’habituer me posent un problème, étant moi-même un poids inerte. Je suis balloté totalement passivement et cette hyperstimulation permanente, c’est pour moi une situation inédite depuis plusieurs années. C’est un renouveau dans mes ressentis, je crois que ça me fait du bien mais on verra en fin de course si c’est vraiment bénéfique sur mon état global.

Philippe – Mais tu sais, Jean on a fait une large prédominance de moteur depuis le départ et le moteur sur un bateau comme ça, c’est plus pénard que la voile à part les bruits du moteur qui sont en fait assez discrets. Dans les alizés qui peuvent souffler à 25-30 Nds plusieurs jours de suite ça risque sous voile d’être plus inconfortable et on n’aura pas d’étape pour se reposer.

Jean – Je vivrai ça de manière à passer le cap, il faudra que je courbe l’échine même si ce n’est pas dans le plaisir. Je sais que nous avons mangé notre pain blanc.

Rémy – Moi je n’ai pas eu trop de surprise. Je suis content que Jean n’ait eu jusqu’à présent ni problème respiratoire ni fausse route, les problèmes digestifs apparus au dixième jour ayant été suffisamment difficiles à gérer pour Jean et pour nous. Nous avons sûrement une marge de progression dans les soins et au cas où on me ferait certains reproches, je vous préviens tout de suite que je ferai le tri entre les bons et les mauvais reproches !

Loïg – L’ambiance à bord est bonne, on se complète autour de Jean. Les quarts me conviennent, l’ambiance, tout va bien pour moi. Même si on mange un peu trop ! Il faut sûrement faire un check de ce qui nous reste au niveau médical comme ça a été fait pour le bateau pour ne pas être en panne de produits essentiels pour les soins de Jean. Je ne sais pas vraiment, Jean, si le rythme des soins de toilette et de nursing te conviennent.

Jean – Actuellement tout est à peu près bien calé. La petite crise qui s’est produit vers le 8ème jour a eu au moins pour effet de permettre cette prise de conscience. Elle a permit d’être maintenant au bon niveau, même si la bonne volonté de chacun n’a jamais fait défaut.

Jacques – A mon sens, ce n’est pas une prise de conscience, c’est surtout un apprentissage qui commence à rendre ses fruits car il ne faut pas oublier que l’expérience de la plupart ici dans ce genre de soins est nulle et un apprentissage parfait au bout de 8 jours est impossible. C’est l’expérience qui fait qu’on acquiert des reflexes, non une prise de conscience.

François – Dans l’ensemble tout va bien. Même si c’est un peu en désordre au niveau par exemple de la table à carte, il ne faut pas oublier que c’est aussi le lieu de vie de Jean et donc que le bateau n’est pas vraiment adapté à une telle situation. Mais on peut encore faire mieux par exemple de ne pas laisser traîner ses affaires perso ou des restes de petit déj quand ce n’est plus l’heure. Non, tout va bien, vraiment. Et la bouffe alors ? vous êtes satisfaits ?

Tous – Non, on n’est pas contents ! On est comblés, cher cuistot ! Mais il nous faudrait tout de même un peu plus de poisson frais !

Jacques – A moi de vous dire mon sentiment personnel. D’abord je suis arrivé sur ce bateau avec une réputation toute faite venant de quelqu’une qui en entendra parler mais grâce à une abnégation sans pareil j’ai pu renverser totalement la vapeur et je suis sûr que vous serez tous d’accord pour dire qu’aujourd’hui c’est moi le plus ordonné, le plus adroit, le plus au fait des problèmes qui peuvent se poser sur ce bateau !

Silence général…

Jacques – Ben quoi ? C’est pas vrai ? En tout cas la morale de cette histoire c’est qu’il faut se méfier des femmes ! A part ça tout va bien, question ambiance et vie à bord. J’adhère totalement sur le check du matos médical car on a armé le bateau dans l’urgence et il faut se ré assurer que tout est à sa place, que rien ne manque. Je crois aussi que ce qu’on a appelé les « quarts-santé » bien définis sur le papier en amont de la transat par Rémy n’ont jamais été à l’ordre du jour. Je crois que c’est dommage et qu’il est temps de les instaurer. On ne sait pas toujours qui est « on duty » auprès de Jean et ça devrait donc être mieux précisé.

Philippe – Hé bien, le  grand manitou de « santé et bien-être à bord », c’est à toi de prendre ça en main ! Parle-en clairement à tes collègues !

Jacques – Oui, c’est ce que je tente de faire mais tu as pu constater que je manque totalement d’autorité ! et qu’on a pas affaire à des gamins ! Mais ne t’inquiète pas, je vais serrer la vis !

Discussion générale sur la gestion des soins de Jean.

Il en ressort qu’on s’organisera désormais, surtout, paradoxalement dans les moments de calme pour qu’il y ait quelqu’un qui soit clairement de veille auprès de Jean pour l’assister dans les petits besoins : faire boire, changer l’assise, petits étirements, chasse-mouche autour de lui, etc…

Quand je pense qu’avant la croisière j’étais le genre à ne pas faire de mal à une mouche, je suis devenu en l’espace de quelques jours, grâce à une tapette extrêmement efficace, un des plus grands prédateurs de ses petites bêtes. Mais je me déculpabilise car je suis en service commandé : c’est pour que Jean retrouve sa sérénité !

Jacques Lacronique

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