Jacques Lacronique

Entretien avec Jacques, médecin membre de l’équipage

L’expédition Transat dans un fauteuil, c’est quoi pour toi ?

C’est un défi personnel. Médecin encore « jeune retraité », j’ai bien l’intention de vivre une retraite intelligente en profitant de la vie tout en rendant service quand l’occasion se présente ! Et là c’est une formidable occasion qui s’est présentée à moi, je l’ai saisie sans hésiter. Je n’ai pas du tout l’impression de sacrifier quoi que ce soit, bien au contraire. Le défi, c’est de profiter d’une si belle occasion de me donner un peu aux autres sans compter tout en prenant un vrai plaisir. J’ai à coeur de rester libre, libre de réaliser mes rêves, de me créer des espaces de liberté tout en préservant le tonus familial. A côté de ma vie habituelle, normale, au sein de ma famille, la transat dans un fauteuil, c’est pour moi, comme pour Jean, la réalisation d’un rêve de gosse et l’occasion de me créer un espace de liberté.

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Jeune médecin à la retraite, comment cette expédition questionne-t’elle ton métier ?

Ma spécialité, c’est la pneumologie, les maladies respiratoires. Accompagner Jean me demande forcément de mieux connaître sa maladie. Je me suis donc perfectionné sur la SLA, la maladie de Charcot et j’ai réappris à faire certains gestes en centre spécialisé, des gestes médicaux liés aux complications de la maladie comme par exemple faire une trachéotomie ou d’autres gestes techniques que j’espère ne pas avoir besoin de faire. Mais qu’il faut savoir faire à 3000 miles nautiques de toutes côtes civilisées.  En même temps, j’ai dû apprendre et me préparer à participer au même titre que les autres marins-soignants aux tâches quotidiennes de nursing et soins infirmiers et ça aussi c’est très intéressant pour moi.

Quelles sont les spécificités anticipées en matière de soins liées au fait d’être en mer sur un catamaran ?

Certains échappent au mal de mer, Jean dit y avoir toujours échappé. Il n’empêche, le problème du mal de mer, ce sont les vomissements qu’il faut d’abord essayer de prévenir mais c’est loin d’être facile et qu’il faut tâcher de gérer quand ils surviennent chez un patient comme Jean, tétraplégique. Par ailleurs, avec l’équipement du bord, notamment la couchette spécialement installée dans le carré avec un matelas à air, on tâchera d’éviter les complications comme par exemple les escarres. Le matériel nécessaire pour passer du fauteuil à la couchette n’est pas encore définitivement arrêté. Il est évidemment exclu de devoir porter Jean. On fera un essai avec Jean et les navigateurs dès l’arrivée à la Trinité pour savoir si on peut, comme à terre, utiliser un lève-personne où s’il faut absolument, faute de place, créer un système de palan sur un rail fixé au plafond. Il est possible d’ailleurs qu’on adopte les deux systèmes pour se prémunir de la panne du lève-personne. Il faut aussi anticiper les effets de l’humidité, du froid au départ près des côtes européennes puis de la chaleur, à mesure que nous voguerons vers les tropiques. Gérer la fatigue, le sommeil différent, l’alimentation adaptée avec le risque possible de fausses routes et la contention nécessaire liée au mouvements continuels du bateau. Du côté de l’assistance à la toux et de la ventilation nocturne, nous partons avec les mêmes équipements qu’à terre. Les spécificités, en somme, se situent plus du côté de l’ingéniosité des gestes pour parer aux conséquences des mouvements permanents et des conditions environnementales particulières que de l’équipement strictement médical. Finalement, l’essentiel est d’essayer d’assurer à Jean une sécurité optimale. Les postes les plus stratégiques sont doublés car nous avons une obligation de moyens.

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Quelles seront les relations avec l’équipe médicale à terre ?

Il y a eu des bilans de santé réalisés par ses soignants habituels et son centre SLA de St Brieuc avec lequel nous avons des relations étroites qui révèlent que l’état de santé de Jean est relativement stable sur les derniers mois et qui nous confortent dans l’idée que cette entreprise, bien qu’osée, est raisonnable. Nous avons pris des avis aussi auprès des spécialistes de la Pitié-Salpétrière à Paris et auprès de l’hôpital Raymond Poincaré de Garches grâce à Loïg qui travaille là-bas. En cas d’alerte en mer, le recours au centre de consultation maritime de Toulouse qui est au courant de notre entreprise est toujours possible. Nous serons proches des côtes pendant les trois premières semaines ce qui nous permettra de bien jauger les possibilités de nous lancer dans la traversée Est-Ouest où, c’est vrai, nous serons plus livrés à nous-mêmes.

Quels effets bénéfiques pour la santé attendre de la transat ?

Ce ne sera pas comme une cure dont on pourrait attendre un renversement de situation de l’état de santé. Après un “amarinage » qui peut être un peu délicat, l’effet sur la santé de Jean sera, je l’espère, un bien-être quotidien. L’ambiance conviviale et amicale que nous cultiverons y contribuera pleinement. Ce qu’on espère apprendre et démontrer est que, soumis à un tel régime, un patient tétraplégique comme Jean peut, s’il le souhaite et s’il en prend les moyens, traverser l’Atlantique “comme dans un fauteuil”.

Comment est le bateau ?

Le bateau est stable et confortable, un vrai palace flottant. Chacun aura son espace privé. Mais l’espace central et collectif sera aussi celui de Jean qu’il faudra tâcher de préserver !

Et l’équipage ?

Je sais maintenant que « la mayonnaise » a pris car les mois de préparation intense nous ont forcés à nous rencontrer à de nombreuses reprises et à échanger plusieurs fois par semaine sinon quotidiennement depuis plusieurs semaines. J’ai parlé de liberté, il y a un autre mot tout aussi important qui est le plaisir. Cela va être une aventure humaine extraordinaire que de se côtoyer dans cet espace tout de même réduit, entre garçons d’âges différents, venant d’horizons différents mais réunis dans le même but. Ce sera, c’est déjà, une aventure dont nous nous souviendrons tout le reste de notre vie. Mais je tiens à parler d’équipage au sens large. Il faut inclure dans l’équipage à part entière tous ceux qui, à terre, avant le départ nous ont guidés, conseillés, épaulés avec une énergie sans faille d’autant plus méritante que eux ne seront pas à bord physiquement. Mais ils le seront avec nous tous les jours en pensée !

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