Bonheur et soucis quotidiens des handicapés

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Même si nous pensons bien faire, nous avons devant nous une grande marge d’amélioration dans notre prise en compte et écoute des besoins d’accessibilité de nos amis handicapés. Fidèle à mon rôle de vigie dans le projet – sur un bateau, la vigie est un membre de l’équipage hissé en haut du mat, qui veille, en particulier sur l’horizon, afin d’alerter des dangers en vue – j’ai profité de l’occasion d’une difficulté rencontrée lors de la fête du départ pour en faire un billet pédagogique.

Joie ce matin du samedi 8 octobre 2016. La Trinité sur mer fête le départ de la Transat dans un fauteuil de mon ami Jean d’Artigues avec son équipage de choc ! Mes amis Patrick et Barbara viennent m’y retrouver car ils suivent et soutiennent le projet depuis ses débuts.

Barbara, victime d’un AVC, il y a 8 ans, est en fauteuil roulant. Durant la fête et la cérémonie du départ, elle est attentive, heureuse et vibre aux propos de Jean. « Il est fantastique ton ami, me dit-elle avec son accent américain,… c’est quelqu’un … ça fait du bien de rencontrer quelqu’un comme ça… Super ! Quelle belle fête, quel beau projet ! Il a raison. »

Vient le moment de monter sur des vedettes d’accompagnement pour saluer l’équipage de ces 6 hommes généreux qui partent traverser l’Atlantique. J’avais réservé nos places, prévenu de la situation particulière de Barbara et vérifié si elle pouvait monter à bord étant en fauteuil roulant. Après deux mails de confirmation, m’assurant qu’il n’y avait pas de problème, c’est confiants que nous partons en direction des vedettes, un peu avant le reste de la foule comme précisé lors de la remise des bracelets.

Dès le premier coup d’œil sur le bateau à quai, Patrick me dit : « C’est impossible. Le fauteuil ne passera pas. ». Pour l’avoir expérimenté nombre de fois, il sait du premier coup d’œil repérer si ça le fait ou pas. J’ai déjà vu Jean avoir le même type de réaction rapide et affutée pour ses déplacements : ça passe ou pas. Je mets quelques instants à comprendre car prise par mon envie de leur permettre de monter à bord, je suis persuadée qu’il y a une autre vedette.

Patrick interroge les responsables de chacune des vedettes, la présence de personnes handicapées n’est pas prévue. Deux personnes en fauteuil ont pu monter à bord de la petite navette, en marchant. Le handicap de Barbara est différent, elle ne peut pas marcher dans ces conditions, la vedette n’offrant pas la sécurité nécessaire. Les uns et les autres pensent que c’est possible et insistent. Le ton monte, difficile de faire comprendre que ce n’est pas possible. Les bénévoles veulent que la fête soit réussie jusqu’au bout, ils se sont donné tellement de mal pour cela et avaient vérifié ce point. Le chef de bord n’a pas eu les consignes, ou bien le bon type de vedette n’a pas été réservé pour des questions de prix peut-être.

Ce qui nous amène à cet échange savoureux « si elle peut marcher il n’y a aucun problème ». Patrick répond non et se tournant vers moi : « On est à la Trinité, pas à Lourdes ! ». « Alors c’est vous qui choisissez de ne pas monter à bord. » C’est cette phrase qui a m’a fait le plus mal. Barbara et Patrick devenaient accusés alors qu’ils avaient simplement dit que ce n’était pas possible. Les uns et les autres insistaient pour proposer des solutions incompatibles avec son handicap.

Pour Barbara : « Ce n’est pas grave. La matinée et la cérémonie du départ étaient si réussies que j’ai déjà beaucoup de bonheur dans le cœur. Je vis ces problèmes tous les jours, c’est mon quotidien. Je garde la joie de ce que j’ai vécu aujourd’hui grâce à Jean. ». La France est très en retard sur la prise en compte des personnes handicapées. A Londres ou aux Etats-Unis, c’est différent. Patrick et Barbara m’expliquent qu’ils sont obligés de demander des photos aux hôtels qui disent pouvoir les accueillir, vu le nombre de déconvenues qui les mettent dans des situations impossibles.

Tout cela me rappelle les échanges avec Jean et Laurence lors de leur voyage à Paris en juin dernier au sujet de l’hôtel et des taxis qui viennent sans rampe pour faire monter le fauteuil alors qu’ils sont prévenus. Pour aller réaliser l’interview sur France Info, Jean a du voyager dans un taxi, jambes coincées et tête penchée touchant le plafond, j’étais présente. Il me disait : « C’est habituel. ». Pourtant le taxi avait été prévenu, Jean connaissant parfaitement leur mode opératoire et ses besoins en espace.

Je me souviens des irritations de Jean et de son instance lors de la préparation du voyage de retour de Martinique, prévu en décembre prochain. « Ce n’est pas parce qu’on vous dit qu’il y aura du personnel spécialisé qu’il faut le croire. Il faut vérifier le nombre de personnes mis à disposition pour monter à bord de l’avion, sinon ce ne sera pas possible ! »

Je n’ai pas vu le bateau de Transat dans un fauteuil quitter ses amarres, ni pu approcher en mer de Jean et l’équipage pour un dernier au revoir. Mais il me semble que j’ai été plus proche de Jean en restant à terre avec mes amis car je touchais du doigt son quotidien et celui de tous les handicapés pour lesquels il se bat. La différence a toujours des difficultés à être prise en compte car elle dérange.

Le travail de l’équipe des bénévoles pour l’organisation de la fête a été exceptionnel, là n’est pas la question, ils méritent un immense MERCI. N’oublions pas qu’il nous reste à TOUS du chemin à faire pour comprendre les difficultés quotidiennes d’accessibilité auxquelles se heurtent les handicapés. « Rendre l’impossible possible ! » nous dit Jean, oui absolument mais en écoutant et respectant nos amis handicapés pour pouvoir construire les solutions avec eux.